Archive for Kenji Mizoguchi

01 juin 2005

Le héros sacrilège

No Comments Kenji Mizoguchi

(shin heike monogatari)


Film de Kenji Mizoguchi – 1955
Scénario : Yoshikata Yoda, Kyuchi Tsuji, Masashige Narusawa, d’après le roman d’Eiji Yoshikawa « La pierre et le sabre »
Photos : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka
Production : Daiei
Décors : Hiroshi Mizutani
Interprétation : Eitaro Shindo, Michiyo Kogure, Raizo Ichikawa, Yoshiko Kuga, Ichijiro Oya


Commentaire du coffret Opening

Le scénario de ce second (et dernier) film tourné en Eastmancolor par Mizoguchi est adapté d’un roman contemporain d’Eiji Yoshikawa qui adaptait lui-même le Heike monogatari (« conte de Heike ») rédigé par un anonyme inconnu et dont l’action se passe au XIIIe siècle, à une époque où le Japon est déchiré entre deux empereurs, plusieurs clans dépravés de nobles et de prêtres : c’est l’histoire de la chute de l’ère Heian (784-1185) et de la naissance de l’ère Kamakura (1185-1332), chute et naissance organisée par la victoire des samouraïs du clan Taira contre une oligarchie corrompue. Le titre alternatif du film est d’ailleurs La saga du clan Taira ou Nouvelle histoire du clan Taira.

De cette vaste intrigue historique dont la suite sera réalisée par Teinosuke Kinugasa, Mizoguchi s’est attaché à une seconde intrigue : la découverte de ses origines par un jeune homme, découverte qui remet en question sa vision du monde et lui permet de triompher des apparences et du mal. Absolument unies par la dynamique de l’histoire, ces deux luttes collectives et personnelles sont menées d’une manière rigide, directe, tendue toute entière vers leurs issues liées et concomitantes. Mizoguchi a intériorisé l’histoire japonaise et l’a symbolisé dans le destin d’un individu dont tout dépend, qui préserve l’Empereur du Japon comme symbole de l’unité. Vision religieuse et nationaliste pure, critique de l’arrivisme et des classes inutiles, revendication de la noblesse guerrière : Mizoguchi n’avait-il pas tourné déjà un Genroku Chushingura [La vengeance des 47 Ronins] (1942) exaltant de tels thèmes ?

On dit qu’il n’aimait pas diriger de plans avec une trop nombreuse figuration mais il faut avouer qu’ils sont dirigés à la perfection : on sait que des jeunes gens émérites comme Shindo ou Masumura étaient ses assistants de l’époque, il est vrai. Mais la partie proprement intemporelle et symbolique du récit est typiquement mizoguchienne, elle : sa rigueur, son dynamisme interne, épuré et lointain, maintiennent constamment l’intérêt du spectateur le plus étranger à son thème. Et l’ensemble force la plus constante estime, le plus vif intérêt tout du long tant Mizoguchi manifeste ici sa magistrale maîtrise, la hauteur sublime de son point de vue, point conciliant sans effort drame national et drame individuel en une même épopée.


Présentation de Cinéasie

Deuxième film en couleurs de l’un des plus grand cinéaste japonais et avant dernière réalisation de son impressionnante filmographie, Le héros sacrilège est un ultime testament de ce que l’on peut sans complexe appeler l’âge d’or du cinéma japonais et une preuve de l’étonnante faculté de Kenji Mizoguchi à aborder une multitude de thèmes avec succès au sein d’une même œuvre. Oeuvre politique par défaut, retraçant l’ascension au pouvoir des samouraïs mais aussi les luttes de classe de l’époque, Kenji Mizoguchi nous offre un film d’une splendide beauté, passionnant, à voir et à revoir pour les multiples lectures qu’il offre au spectateur.

S’éloignant quelque peu de son thème de prédilection, à savoir le statut de la femme dans la société japonaise, Kenji Mizoguchi, en s’inspirant de l’écrivain Eiji Yoshikawa, réalise un drame épique, par l’intermédiaire d’un découpage en séquences quasi théâtrales, de l’ascension d’un jeune samouraï du clan Taïra, Kiyomori, qui va défier les croyances et cultes d’alors. Jidai-geki en puissance (films historiques), prenant racine à Kyoto en 1137 (c’était alors la capitale japonaise), le héros sacrilège est avant tout une mise en image des luttes des classes de l’époque opposant les deux empereurs d’alors (l’empereur officiel et l’ex-empereur retiré dans sa cour cloîtrée mais continuant à exercer son influence), les courtisans avides de richesses, les moines sans scrupules usant de la superstitions des palanquins sacrés (censé contenir les âmes des défunts empereurs) pour perpétrer leur terreur, et les samouraïs, pauvres et au service des empereurs, exploités et dénigrés. C’est dans ce contexte plutôt instable, bien rendu par la panique quotidienne des paysans (on hausse les prix des marchandises en vue de se créer une petit épargne pour survivre à une éventuelle guerre) que la classe des samouraïs va s’émanciper et se libérer de la tutelle quasi esclavagiste qui la liait aux empereurs.

Sans être totalement objective, la vision de l’appareil politique féodal est correctement mis en scène avec les éternel(le)s courtisan(e)s se prostituant moralement (pour les hommes) ou physiquement (pour les femmes) afin de s’élever socialement, des moines abusant du pouvoir divin qui leur est confié pour se faire respecter, infligeant des coups à quiconque s’oppose à eux et enfin les samouraïs, dont la vision est totalement différente de celle présentée par Akira Kurosawa, par exemple dans Les sept samouraïs, où ceux ci apparaissaient aux yeux des paysans comme des brigands. Ici, le samouraï nous est présenté comme un être intègre, serviable, presque miséricordieux, la sagesse de son esprit et par conséquence de son sabre provenant de sa pauvreté.

Il est vrai que l’époque est quand même différente puisque l’avènement de la classe des samouraïs se préparaient à peine alors que plus tard ils finiront eux aussi par semer la terreur notamment par les biais des seigneurs de guerre. Ce qui peut expliquer la différence dans le traitement du personnage entre Le héros sacrilège et Les sept samouraïs. Le samouraï de Mizoguchi est un être exploité, frustré et malheureux, qui ne doit pas hésiter à donner sa vie pour une cause qui lui est étrangère. Une injustice qui va finir par révéler à Kiyomori le misérabilisme de leur vie, et lui insuffler la force nécessaire pour y remédier ; c’est en bravant les interdits et les croyances qu’il va devenir le héros sacrilège et mettre un terme à toutes ces guerres de pouvoir.

Mais la où l’œuvre de Mizoguchi tire sa force et son attrait c’est qu’il ne se cantonne pas à être un simple film politique : là où il aurait pu n’être qu’un film contestataire sur les abus de pouvoir de l’époque, il préfère en revanche se concentrer sur le personnage de Kiyomori et notamment sur le sens de sa filiation, torturé par l’ignorance partielle de son géniteur. Élément déclencheur des hostilités, partagé entre le sang noble d’un père qui l’a abandonné et l’âme d’un samouraï l’ayant élevé, fils d’une mère indigne louant ses charmes au pouvoir, les révélations successives concernant l’hypocrisie sur sa naissance vont forger le caractère du jeune homme et le conduire à renier ses véritables origines, de faire parler le cœur au sang.

Pour raconter cette fresque épique, malheureusement bien trop courte (comme tout les bons films), le réalisateur et son équipe ont réalisé un travail titanesque sur l’harmonie des couleurs, la qualité des costumes mais aussi, d’un point de vue narratif puisqu’il s’agit ici d’une succession perpétuelle de scènes quasi figées, où seule la caméra se permet d’agrandir ou de rétrécir selon les besoins le champ d’action. En cela on a l’impression d’assister à un véritable spectacle, d’autant plus passionnant qu’il est d’une lisibilité extrême s’affranchissant du spectaculaire au profit de l’humain. Musicalement, on reste dans la veine des jidai geki de l’époque, avec des thèmes forts assez militarisés dans l’ensemble et un sens de la tragédie et du drame exemplaire.

Kenji Mizoguchi est un esthète, un poète, un magicien. En réalisant Le héros sacrilège, il nous offre une œuvre intemporelle, qui contrairement à nombre de films, devient de plus en plus belle avec l’âge. Dotée d’un sens de la narration incontestable et servie par une superbe réalisation, il s’agit ici d’un véritable chef d’œuvre du cinéma japonais que tout amateur de cinéma asiatique se doit de regarder. Culturel, politique, artistique et émouvant, Le héros sacrilège sort enfin sur le territoire français pour notre plus grand bonheur et il serait véritablement dommage de s’en priver.

Avis 3.00 sur 5
[?]
25 mai 2005

L’impératrice Yang Kwei Fei

No Comments Kenji Mizoguchi

(yokihi)

Film de Kenji Mizoguchi – 1955
Scénario : Matsutarô Kawaguchi, Masashige Narusawa, Tao Qin, Yoshikata Yoda
Assistant réalisateur : Yasuzo Masumura
Producteurs : Masaichi Nagata, Run Run Shaw
Musique originale : Fumio Hayasaka
Image : Kôhei Sugiyama
Historien conseiller : Lu Shihoahou
Interprétation : Machiko Kyô, Masayuki Mori, Sô Yamamura, Eitarô Shindô, Eitarô Ozawa, Haruko Sugimura, Yôko Minamida, Bontarô Miyake, Tatsuya Ishiguro, Michiko Ai, Noboru Kiritachi, Osamu Maruyama, Sachiko Murase, Chieko Murata, Kinzo Shin, Isao Yamagata


Commentaire du coffret Opening

Premier film tourné en Eastmancolor par Mizoguchi, co-produit par la Shaw Brothers de Hong-Kong et réalisé dans les studios de Taiwan, adapté d’un poème historique de Hakarakuten, Poème du regret persistant [cho kon ka] par le scénariste chinois Tô-shin en collaboration avec 3 scénaristes japonais dont Yoda, son histoire est celle de l’accession au trône de Kwei-Fei, sorte de Cléopâtre chinoise du VIIIe siècle nommée Yo-kihi, et de sa chute politique qui amène sa mort et laisse l’empereur veuf et désolé.

Mal à l’aise avec un univers historique qu’il connaît mal, Mizoguchi insiste sur la normalité populaire des origines de l’impératrice par la suite transfigurée en symbole vivant que la contrainte fait renaître sous une forme encore plus gracieuse et digne. Il livre ainsi un de ses films les plus authentiquement personnels. Méditation sur l’amour, la mort, la souffrance, le mal, le regret, le désespoir, l’espoir, la mémoire, la poésie, le film est conçu comme un souvenir revenu à la vie l’espace d’un instant, avec une force si grande qu’il annule définitivement la réalité.

Film romantique et mélancolique, film d’esthète aussi dont les exigences étaient si dures que l’actrice principale Machiko Kyo avouait à Kaneto Shindo en 1975 qu’elle avait l’impression d’être devenue un « morceau de bois ». Magnifiques aussi Yoko Minamida et Masayuki Mori, acteur jouant l’empereur à qui Mizoguchi alluma sa cigarette à l’issue d’une séquence en remerciement de son travail, fait unique dans sa carrière.

Avis 3.00 sur 5
[?]
18 mai 2005

L’intendant Sansho

No Comments Kenji Mizoguchi

(sansho dayu)

Film de Kenji Mizoguchi – 1954
Production : Masaichi Nagata (studios Daiei)
Scénario : Yoshikata Yoda, Fuji Yahiro, d’après un roman de Ogai Mori
Photo : Kazuo Miyagawa
Musique : Tamekichi Mochizuki, Fumio Hayasaka
Montage : Mitsuzo Miyata
Interprétation : Kinuyo Tanaka, Ryosuke Kagawa, Yoshiaki Hanayagi, Kyoko Kagawa, Eitaro Shindo, Ryosuke Kagawa, Akitake Kono, Ichirô Sugai, Bontarô Miyake, Kikue Mori


Lion d’Argent à Venise 1954


Commentaire du coffret Opening

Premier des trois films réalisés par Mizoguchi en 1954 avant Les amants crucifiés et Uwasa no onna [Une femme dont on parle / La femme crucifiée], L’intendant Sansho (ou Sancho, au gré des filmographies des diverses études sur le maître) est adapté par Yoshikata Yoda et Yahiro Fuji d’un roman historique d’Ogai Mori (1862-1922) retraçant une légende médiévale du XIe siècle.

Un gouverneur est destitué pour sa trop grande moralité envers les paysans et les pauvres : sa famille le rejoint sept ans plus tard mais la mère, sa fille et son fils sont enlevés par des criminels qui prostituent la mère sur une île lointaine et vendent le fils et la fille au terrible intendant Sansho (Eitaro Shindo), qui règne sur un camp d’esclaves faisant partie du domaine privé d’un ministre. Le sacrifice de la sœur permettra au fils adulte mais corrompu de se régénérer moralement, de devenir à son tour gouverneur, d’abolir l’esclavage et de faire justice avant de partir à la recherche de sa mère sur l’île de Sado.

Ligne mélodramatique en apparence simple mais dont le traitement est complexe (retour en arrières entrecroisés) et marie peinture historique, sociale, psychologique et morale avec une virtuosité ahurissante. À la description d’un microcosme infernal, Mizoguchi mêle deux portraits de femmes hallucinants de présence, la mère (Kinuyo Tanaka) et la sœur (Kyoko Kagawa) de Zushio (Yoshiaki Hanayaki), le héros du film. Comme dans tous les très grands films de Mizoguchi, la condition de l’homme et de la femme sont matières à une réflexion quasi-religieuse et philosophique symbolisée par le réalisme lui-même de la narration. Un des exemples de ce réalisme symbolique si différent du néo-réalisme ou du simple réalisme dont seul les cinéastes japonais sont capables.

Ce film de 118 mn est l’un des deux plus longs présentés dans ces deux coffrets, l’autre étant La vie d’O’Haru, femme galante tandis que les autres films présentés durent de 80 à 100 mn en moyenne suivant les titres. La mise en scène est d’une telle puissance qu’on n’y voit pas le temps passer. Les séquences finales sur l’île de Sado comptent parmi les plus impressionnantes du cinéma de Mizoguchi en raison de leur tension psychologique et de leur rigueur esthétique.


Commentaire de Jacques Lourcelles

Le Japon du XIème siècle. Une femme, Tamaki, traverse la forêt avec son fils de treize ans, Zushio, sa fille de huit ans, Anju et une servante. Six ans auparavant, son mari, gouverneur de la province de Putsu, a été exilé pour avoir pris le parti de paysans dont on exigeait un trop lourd tribut. Avant de partir, il a demandé à son fils de ne jamais oublier ces paroles : « Un homme fermé à la pitié n’est pas humain. Sois dur pour toi-même et généreux pour les autres. Tous sont égaux et ont droit au bonheur ». Tamaki a vécu six ans avec ses parents, puis ils sont morts et son frère l’a chassée.

Au cours de son périple avec ses enfants, elle sera capturée par des marchands d’esclaves qui la vendront comme courtisane dans la lointaine île de Sado. Zushio et Anju sont vendus comme esclaves à l’intendant Sansho qui gère, dans la province de Tango, un domaine appartenant au ministère de la Justice. Ses méthodes sont féroces et impitoyables. Ses esclaves travaillent comme des bêtes et ceux qui tentent de fuir, hommes ou femmes, jeunes ou vieillards, sont marqués sur le front au fer rouge. Les deux enfants ne trouvent de compassion à leur égard que chez Taro, le propre fils de Sansho, qui réprouve les méthodes de son père.

Dix ans ont passé, Zushio s’est endurci et Anju, qui est restée la même, lui reproche sa cruauté. Elle apprend d’une esclave récemment arrivée que, sur l’île de Sado, se trouve une courtisane surnommée la Dame, qui chante perpétuellement une complainte où reviennent deux noms, Zushio et Anju. Zushio se décide alors à fuir avec sa sœur.

Mais pour permettre la fuite de son frère, Anju se noie volontairement dans un lac. Ayant réussi à rejoindre Kyoto et à faire reconnaître sa véritable identité par un ministre, Zushio apprend que son père est décédé, et lui succède comme gouverneur de la province où opère Sansho : après avoir fait arrêter Sansho et libérer les esclaves, il démissionne et retourne à l’île de Sado pour retrouver sa mère, devenue une vieille femme infirme et aveugle, qu’il rejoindra sur une plage déserte.

D’une façon minoritaire dans l’œuvre de Mizoguchi, c’est ici par son sujet et ses personnages, un film plus masculin que féminin ; et l’oppression qu’il dépeint touche autant les hommes que les femmes, les enfants que les adultes. A travers les malheurs de Tamaki, de Zushio et d’Anju, Mizoguchi a voulu décrire l’aube des valeurs morales à une époque où elles ne sont pas encore des valeurs objectives mais seulement le parti pris de quelques uns (ex. le père de Zushio).

Avis 3.00 sur 5
[?]
11 mai 2005

Les amants crucifiés

1 Comment Kenji Mizoguchi

(chikamatsu monogatari)
Film de Kenji Mizoguchi – 1954


Producteur : Masaichi Nagata
Scénario : Yoshikata Yoda
Directeur de la photographie : Kazuo Miyagawa
Scénographie : Hiroshi Mizutani
Musique : Fumio Hayasaka
Montage : Kanji Sugawara
Interprétation : Kazuo Hasegawa, Kyoko Kagawa, Eitaro Shindo, Sakae Ozawa, Hisao Toake, Haruo Tanaka, Ichiro Sugai, Chieko Naniwa, Minamida, Yoko, Tatsuya Ishiguro

Les Amants crucifiés a obtenu le Lion d’Argent à Venise en 1955. Pour le même film, Kenji Mizoguchi a reçu le Blue Ribbon Award du Meilleur réalisateur la même année. Les Blue Ribbon Awards sont l’une des cérémonies majeures du septième art au Japon.


Critique du coffret Opening

Le film le plus romantique des grands classiques : il y passe le souffle absolu de la passion amoureuse opposée à tout le reste. Et cette opposition est d’emblée placée sous le signe de la mort. Le film est divisé nettement en deux parties – la naissance de la passion clandestine entre Mohei (Kasuo Hasegawa) et sa patronne Osan (Kyoko Kagawa) puis leur fuite dans des conditions de plus en plus rude et inhumaine – qui s’ouvrent et s’achèvent sur une marche au supplice. Le scénario s’inspire de La légende du grand parcheminier [Daikyoshi mukashi goyomi], une pièce de théâtre célèbre de l’écrivain Monzéamon Chikamatsu (1653-1724) dont l’action se passe à Kyoto au XIIIe siècle.

C’est sans doute le film de Mizoguchi le plus proche et le plus accessible à un européen de culture classique : bien des comparaisons littéraires peuvent être faites aisément et le lyrisme qui éclate plus d’une fois dans certaines séquences, l’accélération du rythme de la poursuite dans la seconde partie, sont des éléments universels qui nous sont très proches du point de vue narratif. Mais le film n’est pas moins japonais pour autant et les multiples signes de la passion naissante y relèvent de codes et de techniques d’éclairage que le public local saisissait immédiatement : l’étrangeté pour le néophyte des us et coutumes de cette époque lointaine est rapidement éclaircie par la rigueur de la mise en scène, son propos simple et direct.

Le cinéma érotique et fantastique de la révolte absolue des années 1960-1970 est directement redevable à des films comme Les amants crucifiés et La rue de la honte. Mizoguchi n’a pas été, filmograpiquement parlant, un peintre systématique de la révolte ou de la lutte (le méconnu et rare La femme crucifiée (1954) réconciliait par exemple la patronne d’un bordel et sa fille) mais des films comme ceux-ci ont contribué à cette perspective critique occidentale au plus haut degré.

Avis 3.00 sur 5
[?]
20 avr 2005

Les musiciens de Gion

No Comments Kenji Mizoguchi

(gion bayashi)
Film de Kenji Mizoguchi – 1953


Société de production : Daiei Studios
Producteur : Hisakazu Tsuji
Scénaristes : Yoshikata Yoda, Matsutarô Kawaguchi, d’après le roman de Matsutarô Kawaguchi
Compositeur : Ichirô Saitô
Directeur de la photographie : Kazuo Miyagawa
Interprétation : Michiyo Kogure, Ayako Wakao, Seizaburô Kawazu, Kanji Koshiba, Eitaro Shindo, Ichiro Sugai, Haruo Tanaka, Sumao Ishihara


Gion, le quartier des plaisirs de Kyoto, dans les années 50. Afin d’échapper à un ivrogne, une toute jeune fille vient se réfugier chez Miyoharu, célèbre geisha réputée pour sa beauté et la perfection qu’elle met dans son métier. Elle lui fait savoir qu’elle aimerait elle aussi devenir geisha et profiter de son enseignement. Miyoharu finit par accepter et les deux femmes deviennent inséparables.


Analyse de Bernard Nave, Centre national de documentation pédagogique, Ressources pédagogiques pour la préparation des épreuves du baccalauréat, sections Cinéma-Audiovisuel

Époque contemporaine. Eiko, une très jeune fille, aspire à devenir une geisha de haut niveau. Son père, Sawaki, refuse de financer ses études. Elle demande à Miyoharu, une geisha amie de son père, de lui venir en aide. A la fin de son apprentissage, Eiko prend le nom de Miyoe. Il lui faut un kimono. Miyogaru emprunte de l’argent auprès d’Okimi, une maîtresse femme qui contrôle toute l’activité des geishas et décide de leur emploi. Le prêt n’est pas exempt de sous-entendus. Miyogaru doit coucher avec Kanzaki, un haut fonctionnaire dont la signature fournira un énorme marché à une usine dirigée par un certain Kusuda. Si Miyogaru ne cède pas, l’affaire échouera. Kusuda, pour sa part, convoite Miyoe. Les deux hommes les emmènent dans un appartement. Miyoe résiste à Kusuda et lui mord la langue. Miyoharu se refuse à Kanzaki. L’usine est en péril. Okimi prive Miyoharu de contrats. Acculée, Miyoharu finit par céder. Miyoe lui en fait le reproche, mais les deux femmes finissent par se réconcilier en puisant dans leur amour mutuel assez de forces pour endurer leur sort.

Ce film ne doit pas être confondu avec La Fête de Gion (Gion Matsuri) de 1933, aujourd’hui considéré comme perdu. Le titre du film de 1953 pose un délicat problème de traduction. D’après Yoda, il renverrait à trois des instruments utilisés par Eiko au cours de la fiction (le « sho », le « talko » et la flûte).

Mizoguchi démonte les rouages d’un système économique sacrifiant les idéaux dont pourtant il se nourrit. Il le caractérise par une « économie de la jouissance ». Sous couvert de leur fonction de représentation, les geishas ne sont que monnaie d’échange. Film dense, épuré dans son écriture. La scène finale, les deux femmes marchant côte à côte et faisant claquer leurs talons de bois, prépare L’Impératrice Yang Kwei Fei et sa recherche d’une pure correspondance des sonorités intérieures.


Critique de Corinne Garnier (11 octobre 2004)

Le thème de la prostitution est récurent dans l’œuvre de Kenji Mizoguchi. A travers cette aliénation et cet avilissement qui frappent les femmes, à l’instar de Jean-Luc Godard, grand admirateur du cinéaste japonais, il expose sa conception marxiste de la violence des rapports marchands et capitalistes qu’il applique aux relations humaines. Le cinéaste transpose également ce sujet à l’époque contemporaine avec un film de 1953, adapté de l’œuvre de Matsutarô Kawaguchi, Les musiciens de Gion, dont le titre renvoie au nom des musiciens, gion-bayashi, montés sur des chars qui jouent une musique caractéristique durant le grand matsuri, fête religieuse, annuel. Le quartier de Gion à Kyoto, assidûment fréquenté par Mizoguchi, est aussi célèbre pour ses geishas et maikos, les apprenties geishas de cette ville.

Les musiciens de Gion demeure un peu le pendant des Sœurs de Gion, qu’il tourna en 1936 et marqua sa première collaboration avec son scénariste attitré, Yoshida Yoda, qui a écrit, entre autres, ceux des films proposés dans ce coffret, hormis celui de La Rue de la honte conçu par Masashige Narusawa. Avec Les sœurs de Gion, Mizoguchi s’engagea vers plus de réalisme pour narrer l’histoire de deux sœurs geishas qui adoptent une attitude différente vis-à-vis de leurs clients tout en ayant le même dégoût de leur métier. Le cinéaste pose un regard similaire, dans Mademoiselle Oyu, sur les liens entre deux sœurs condamnées à se conformer aux exigences de la société et aux codes rigides qui la régissent.

Dans Les musiciens de Gion, on retrouve également cette complicité féminine face à l’adversité. Eiko, une jeune orpheline, se rend chez une geisha, Miyoharu, une ancienne amie de sa mère décédée, pour fuir les assiduités de son beau-père. Elle la convainc de la prendre comme maiko. Après un an de formation à différents arts, elle obtient des engagements dans les maisons de thé mais refuse de prendre un protecteur. Malgré l’évolution de la société japonaise des pans d’archaïsme résistent, car les femmes sont toujours obligées de se plier aux lois du marché et d’accepter les volontés des clients influents et fortunés. Eiko se révolte entraînant inexorablement le sacrifice de sa tutrice. A travers cette analyse de deux générations de geishas, et de leurs attitudes divergentes face à la soumission, Mizoguchi s’est souvenu du sort de sa propre sœur qui fut vendue comme maiko dans le quartier des plaisirs de Kyoto.

La mise en scène, plus sobre que dans ses précédents films, offre peu de plans d’ensemble car l’espace se restreint pour piéger les personnages. Ici, à l’instar de beaucoup de ses films, les protagonistes se retrouvent filmés à travers les cloisons à claire-voie des fenêtres et des portes qui remplacent les barreaux d’une prison, métaphore d’une vie sans issue. Loin de toute nature, dans la ville aux ruelles étroites et à la perspective bouchée, le cinéaste ne filme plus les tourments de l’âme mais l’âpre réalité dans toute sa crudité comme il l’a également fait dans son dernier film datant de 1956, La rue de la honte.


Critique de dumbledore pour DVDToile

Pour ce film de 1953, Kenji Mizoguchi reprend à peu de choses prêts le principe d’un film qu’il a déjà réalisé en 1936, Les Sœurs de Gion qui relataient l’histoire de deux sœurs dans le monde des Geishas, avec l’aînée qui essayait de protéger la plus petite des désillusions de leurs vies. Ici, la même idée donc, la même relation entre une musicienne plus âgée – Miyoharu -
et une toute jeune – Eiko. La découverte qu’elles font est toujours aussi cruelle : pour être des musiciennes qui travaillent beaucoup, il faut se trouver un protecteur, autrement dit accepter des gestes de prostitutions. La force du récit est bien sûr de faire confronter ces deux femmes, naïves chacune à sa manière, à à cette réalité. Mais Kenji Mizoguchi va plus loin que cette confrontation qui lui permet de nouveau de développer sa vision critique de la situation de la femme au Japon. Il met également l’accent sur le rapport entre Miyoharu et Eiko. On sent bien que sans la présence de la plus jeune, l’aînée aurait accepté plus facilement et plus naturellement la compromission. La présence de Eiko permet à Miyoharu de trouver la force de se battre, la force de dire non, comme si la pureté d’Eiko irradiait sur elle.

Bien sûr, avec Kenji Mizoguchi pas de happy end, la réalité finira pas triompher sur le romantisme et la compromission obligatoire sera incontournable, même s’il réussit à instaurer un peu d’espoir dans les dernières images de son film.

Pour sa mise en scène, Kenji Mizoguchi utilise toujours le principe des plans dans la longueur, comme pour mettre plus de pression, de tension sur ses comédiens afin d’obtenir une meilleure vérité des personnages. Sa mise en scène est toujours aussi belle, toujours sobre et respectueuse, sans aucun effet tape à l’œil. Ses cadres sont particulièrement soignés. Il utilise, encore plus que d’habitude, le cadre dans le cadre, les perspectives qui « rentrent dans les personnages » comme si tout le décor, tout l’entourage des deux héroïnes pesaient de tout son poids sur leurs épaules. La forme rejoint ici la thématique : cette pression est celle de toute l’institution sociale qui les pousse à accepter ce qu’elles tentent de refuser: la compromission, la renonciation à leurs idéaux, l’acceptation de la prostitution.

Avis 3.00 sur 5
[?]
13 avr 2005

Les contes de la lune vague après la pluie

No Comments Kenji Mizoguchi

(ugetsu monogatari)



Film de Kenji Mizoguchi – 1953
Scénario : Matsutaro Kawaguchi, Yoshikata Yoda d’après les nouvelles de Akinari Uéda « La Maison dans les Roseaux » et « L’Impure Passion du Serpent »
Photo : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka
Production : Daiei
Interprétation : Masayuki Mori, Kinuyo Tanaka, Machiko Kyo, Mitsuko Mito, Sakae Ozawa


Petit résumé de l’histoire par le ciné-club de Caen (site.voila.fr/cineclub)

A la fin du XVIe siècle, le Japon est ravagé par les guerres intérieures. Dans un petit village près du lac Biwa, vivent pauvrement le potier Genjuro et le paysan Tobei, avec leurs épouses respectives, Miyagi et Ohama. Chacun poursuit son rêve d’enrichissement ou de gloire.

Les hommes partent pour la ville, où les poteries se vendent bien. Tobei, ignorant les conseils de sa femme, court dépenser sa fortune à l’achat d’un équipement de samouraï. Genjuro est entraîné par une étrange et belle princesse en direction d’un manoir où il succombe à ses sortilèges… Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est violée par des soudards et réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés, qui la tuent pour lui voler sa nourriture.

Le réveil sera rude : Genjuro ne tarde pas à découvrir que la femme qu’il a suivie est un spectre, défunt depuis des années, et le manoir où il a vécu des heures enchantées, un amas de ruines; quant à Tobei, il retrouve Ohama dans un lupanar et comprend quelle folie a été la sienne.

Tous deux rentrent au village. Genjuro croit revoir Miyagi qui l’accueille avec douceur, mais ceci est encore un rêve. Le chef du village lui apprend la vérité. La voix de la morte est bien là pourtant, présente à toute heure du jour, et leur fils Genichi va porter un bol de riz sur sa tombe. La vie continue…



Commentaire de Jean Douchet, Connaissance de Kenji Mizoguchi, Documentation FFCC, 2, 1965, p. 6-7.

La guerre civile. Des soudards surgissent dans un village et le ruinent. Deux villageois, l’un paysan, l’autre potier, décident de quitter femme et enfants pour tenter leur chance dans le monde. Le paysan n’aspire qu’à devenir samouraï, le potier d’être reconnu pour son art. Après de multiples tribulations et au prix d’une imposture, le paysan devient samouraï mais révèle alors la bassesse et la cruauté de sa nature. Ayant semé ruines et désolation, il rentre finalement au village auprès de sa femme – que la faim a faite prostituée – et de ses enfants. Le potier cherchant à vendre en ville ses produits est séduit par une femme très belle qui s’extasie sur la qualité et la beauté de ses poteries. Il la suit dans son domaine. Il y découvrira la volupté esthétique du raffinement et le raffinement sensuel des voluptés. Mais cette belle dame n’est qu’un fantôme. Les délices passés, le potier pressent la nature de la dame qui s’évanouit. Notre héros se réveille alors dans un domaine vide, délabré, désolé. Le potier rentre chez lui. Mais entre-temps, sa femme qu’il adorait a été massacrée par des soldats. Désespéré d’avoir perdu la seule réalité qui comptait pour lui, notre potier se remettra pourtant humblement à son travail.

Ce film, le plus célèbre de Mizoguchi, est celui où le conflit réalité-beauté est le plus explicite, où notre cinéaste décrit le mieux le fatal processus à la fois de la vie pour l’homme et de l’art pour l’artiste. Alors que les deux héros connaissent dans leur village auprès de la femme aimée, la vraie et seule réalité qui importe, celle du bonheur intime dans la paix de l’âme, ils se laissent tenter par l’aventure et prendre à son piège. Le désir de se dépasser, de rendre effectives les possibilités que l’on croit sentir en soi est trop souvent le fruit d’une méconnaissance de ce que l’on est réellement, un mensonge fondamental sur son être même. La guerre civile n’est pas ici autre chose que le reflet extérieur de cette guerre intérieure que les hommes se livrent, incapables de supporter la véritable réalité de leur nature. Ils font alors, comme nos héros, surgir une autre réalité conforme à leurs vœux. Cette réalité, parce que mensonge, ne peut être que dévastatrice.

Vue sous cet angle, il devient évident que l’arrivée des soudards qui détruisent le village n’est pas seulement le produit d’une réalité objective qui s’abat sur nos héros. En fait, elle a été appelée de leurs vœux dans le secret de leur être. Elle sert d’alibi et de prétexte à leur entreprise de conquête du monde de l’art, d’excuse pour abandonner sans remords femme et enfants (la quiétude même d’un bonheur paisible qui ne suffit plus à satisfaire leur rêve démesuré) en les livrant aux dangers de cette réalité qu’ils ont déchaînée. [p.6]

Seulement cette réalité que nos héros veulent conquérir est tissée dans l’étoffe de leur songe et par là même – pure illusion – devient insaisissable. Ce ne peut donc être qu’au prix d’une imposture que le paysan accomplira son rêve.

Car celui-ci est bien trop grand pour lui et il se révélera incapable d’en assumer la réalité. Il voulait accéder à la noblesse que confère le titre de samouraï. Il en aura le titre mais sera le contraire d’un noble. Il se montrera bas, vulgaire, lâche et méprisable. Apparaissent ainsi sa véritable réalité et la nature exacte de son besoin vital d’assumer pleinement son existence. Son aspiration vers les plus nobles valeurs dissimulait et couvrait l’appel des plus sombres instincts, du désir de se repaître des jouissances matérielles les plus basses.

À ce Sancho Pancha veule, bestial et destructeur s’oppose le Quichotte naïf qu’est le potier. Lui aussi se sent attiré vers les plus hautes destinées. À la différence que réellement joué, il peut y prétendre. Il est un grand artiste. Il le sent et le sait. Seulement il succombe à la pire tentation de l’artiste animé par le besoin vital de parvenir à l’essence de son art : celle d’oublier la réalité même de l’art pour chercher à en percer le secret dans la poursuite enivrante et voluptueuse de la forme pour la forme ; celle d’avoir honte de sa fonction première et primordiale qui est d’être et de rester un artisan pour se réfugier dans la position éthérée de l’artiste raffiné au-dessus des basses contingences ; celle de perdre de vue le caractère d’abord utilitaire de la poterie pour ne la considérer que sous l’angle d’une production d’ouvrages gratuits à caractère purement décoratif et d’agrément. L’art – et c’est le message esthétique de Mizoguchi – doit avant tout servir l’homme en l’aidant à découvrir où réside sa réalité profonde. Il ne peut en aucun cas l’asservir par la fausse volupté de la seule apparence.

Au terme de sa folle recherche notre potier se réveille, écœuré, face au vide de la fantomatique beauté formelle évanouie et à la désolation d’un magnifique décor réduit en cendres. Devant l’échec de son entreprise, ayant perdu dans sa folle aventure, la réalité première et profonde qui le poussait naturellement à œuvrer, il lui faut se remettre, par et dans l’humilité, au travail. Ce n’est qu’en abdiquant l’attitude d’orgueil d’artiste suprêmement savant, de magicien connaissant tous les tours de virtuosité formelle de l’illusion que notre potier pourra réentendre la tendre voix aimante de la naïveté originelle, de la fraîcheur première de l’inspiration sans laquelle il n’est pas d’art véritable. Ainsi la Lune vague après la pluie nous conte l’aventure de l’homme face à la vie qui, doit opter entre sa réalité profonde et l’apparence de sa réalité, et celle de l’artiste face à son art tenté de choisir la beauté pure et mensongère contre la beauté de la vérité et la vérité de la beauté. C’est que vie et art ne sont qu’une seule et même expérience, l’une extérieure, l’autre intérieure, l’une objective, l’autre subjective. [p.7]

Avis 3.00 sur 5
[?]
06 avr 2005

La vie d’O Haru, femme galante

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(saikaku ichidai onna)


Film de Kenji Mizoguchi – 1952
Scénario : Yoshikata Yoda, d’après « Une femme de volupté » de Saikaku Ihara
Photos : Yoshimi Hirano
Musique : Ichiro Saito
Montage : Toshio Goto
Production : Hideo Koi, pour Shintoho
Interprétation : Kinuyo Tanaka, Ichiro Sugai, Tsukie Matsuura, Toshiro Mifune


Grand classique analysé dans toutes les histoires du cinéma, c’est l’un des films de Mizoguchi les plus célèbres en Occident, l’un de ceux considérés en France comme des chef-d’œuvre.

Il dépeint la déchéance sociale d’une héritière d’une famille de petits samouraïs installée à Osaka dans le Japon du XVIIe siècle, qui tombe petit à petit, par un enchaînement picaresque et tragique, du statut de noble courtisane à celui de prostituée grelottante de froid. Histoire fidèle à celle dépeinte dans Une femme de volupté (Koshoku ichidai onna), le roman classique de Saikaku Ibara (1642-1736) que Mizoguchi admirait.

Le film obtint un Lion d’argent au Festival de Venise 1952 : ce fut le premier Mizoguchi à être ainsi primé hors du Japon et il en fut très fier. Mizoguchi réfléchissait à l’adaptation de cette histoire depuis son installation à Kyoto, des années auparavant. Le sujet lui tenait particulièrement à cœur. Tous les aspects de son cinéma y sont juxtaposés : c’est une introduction parfaite à son univers filmique.


Au XVIIe siècle au Japon, une prostituée âgée observe les différentes images de Bouddha dans un temple, et se remémore son passé : autrefois servante au Palais Impérial de Kyoto, O Haru fut surprise avec Katsunosuke, son soupirant, de rang inférieur, qui, pour avoir enfreint l’étiquette de la cour, fut décapité, tandis qu’elle était exilée. Après avoir tenté de se suicider, elle est choisie comme concubine d’un riche seigneur, mais, dès qu’elle lui a donné un fils, est répudiée, pour avoir provoqué la jalousie de l’épouse légale. Bientôt vendue à une maison de Geisha, elle est sur le point d’être « rachetée » par un client lorsqu’on découvre que c’est un faussaire. Une fois retournée chez ses parents, ceux-ci la placent comme servante chez un marchand, Sasaya, dont la femme est excessivement jalouse et la brime : pour se venger, O Haru, qui a découvert que l’épouse était chauve et portait une perruque à l’insu de son mari, fait révéler ce secret. Renvoyée, elle n’a plus d’autre solution que de devenir « femme galante », mais finit comme prostituée de bas étage, puis mendiante, après avoir vainement tenté de voir son fils, devenu seigneur de haut rang. À la fin, de nouveau dans le temple aux mille Bouddhas, O Haru et ses compagnes remarquent en riant que leurs diverses expressions évoquent celles d’hommes qu’elles ont connues. Et O Haru reste solitaire et méprisée.

Avis 3.00 sur 5
[?]
31 mar 2005

Miss Oyu

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(oyû-sama)


Film de Kenji Mizoguchi – 1951
Production : Daiei-Kyôtô
Sénario : Yoshikata Yoda, d’après le roman Ashikari, La récolte des racines de Jun’ichirô Tanizaki
Image : Kazuo Miyagawa
Son : Iwao Otani
Musique : Fumio Hayasaka
Montage : Mitsuzo Miyata
Décorateur : Hiroshi Mizutani
Interprétation : Kinuyo Tanaka, Nobuko Otawa, Yûji Hori, Eijirô Yanagi, Eitarô Shindô, Nanbu Shozo, Hirai Kiyoko, Kongo Reiko


Premier film dans l’ordre chronologique des 9 distribués dans ces deux coffrets, Oyu-sama / Oyû-sama /Oyusama (Miss Oyu / Madame Oyu / Mademoiselle Oyu) (Jap. 1951) de Kenji Mizoguchi est une rareté qu’on ne pouvait voir qu’en Cinémathèque, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été présenté sous trois titres français différents lors des diverses rétrospectives du cinéma japonais ou celles entièrement consacrées à Mizoguchi. Adapté du roman Ashikari du grand écrivain Junichiro Tanizaki, décrivant l’amour socialement impossible d’une veuve pour l’homme qu’a épousé sa sœur, sœur qui ira jusqu’au sacrifice total pour assurer son bonheur, Mizoguchi avouait n’en être nullement satisfait. Le film est cependant intéressant et annonciateur à plus d’un titre : il comporte à son générique deux des plus constants collaborateurs de la période classique Mizoguchi, son directeur de la photographie Kazuo Miyagawa et son musicien Fumio Hayasaka. Il est produit par Masaichi Nagata pour la Daiei, tourné dans ses studios de Kyoto. Sa star est Kinuyo Tanaka et l’un des seconds rôles Eitaro Shindo, deux des acteurs fétiches de la grande période. Son scénario est une adaptation d’un grand écrivain. Et bien sûr le thème central de cette période classique, la condition de la femme japonaise, sa souffrance, son mystère psychologique et même ontologique, est bien aussi son propre thème. Oyu est une femme sur le fil du rasoir, secrètement puis ouvertement déchirée entre son désir et l’amour qu’elle porte à sa famille, le respect qu’elle attache aux traditions et aux usages de son pays. Miss Oyu / Madame Oyu / Mademoiselle Oyu n’est cependant pas du niveau des chefs-d’œuvre postérieurs : il lui manque, en dépit de l’admirable direction d’acteurs ici encore manifeste, une secrète rigueur, une secrète collusion entre son sujet et sa mise en scène. Peut-être la personnalité de Tanizaki et son écriture ont-elles heurtées secrètement les propres aspirations de Mizoguchi : sa mise en scène reste un peu extérieure au film et au sujet en dépit de sa perfection technique, de la beauté de sa photographie, de la grâce innée des actrices, de certaines prouesses de photographie comme celles de la séquence finale. Le naturalisme symbolique de Tanizaki n’a pas rencontré le symbolisme naturaliste de Mizoguchi alors qu’il s’accordera très bien avec le surréalisme baroque, le réalisme fantastique de Yasuzo Masumura lorsqu’il adaptera son Seisaku no tsuma (La femme de Seisaku) (Jap. 1966). Yasuzo Masumura qui fut avec Kaneto Shindo l’un des grands assistants-disciples de Mizoguchi, devenus ensuite de grands réalisateurs eux-mêmes. On signale immédiatement à ce sujet, avec un empressement évident, aux lecteurs intéressés, l’admirable documentaire de 150’ tourné par Shindo sur son maître en 1975, édité en supplément à l’excellente « édition collector » par Film sans Frontières de Shin Heike monogatari (Le héros sacrifié) (Jap. 1955) de Kenji Mizoguchi. On y assiste à un remarquable (bien qu’un peu trop bref à notre goût) entretien filmé entre Kaneto Shindo et Yasuzo Masumura sur leur maître vers la 120ème ou 130ème minute.

Critique de Francis Moury

Avis 3.00 sur 5
[?]
23 mar 2005

Cycle Kenji Mizoguchi

No Comments Kenji Mizoguchi


Le cycle qui vient est consacré à Kenji Mizoguchi, pour lequel je chercherai une introduction. Voici le programme :

Mercredi 30 mars : Miss Oyu (oyû-sama) – 1951
Mercredi 6 avril : La vie d’O-Haru, femme galante (saikaku ichidai onna) – 1952
Mercredi 13 avril : Les contes de la lune vague après la pluie (ugetsu monogatari) – 1953
Mercredi 20 avril : Les musiciens de Gion (gion bayashi) – 1953
Mercredi 27 avril : (Vacances scolaires)
Mercredi 4 mai : (Vacances scolaires)
Mercredi 11 mai : Les amants crucifiés (chikamatsu monogatari) – 1954
Mercredi 18 mai : L’intendant Sancho (sanshô dayû) – 1954
Mercredi 25 mai : L’impératrice Yang Kwei Fei (yôkihi) – 1955
Mercredi 1er juin : Le héros sacrilège (shin heike monogatari) – 1955
Mercredi 8 juin : La rue de la honte (akasen chitai) – 1956

sans oublier
Mercredi 15 juin : coup de cœur de François O ?

Avis 3.00 sur 5
[?]